Le récit
Une histoire vraie.
En mai 2001, deux amis de mon frère Christian sont assassinés à Montréal.
Brigitte Gagné et Stéphane Proulx.
À partir de ce moment, quelque chose change chez mon frère.
Christian a peur.
Très peur.
Il détruit les boutures de cannabis qu'il faisait pousser dans son appartement. Il boit davantage. Il fume. Il dort à peine.
Une nuit, dans l'est de Montréal, je le vois presque basculer.
Son regard est trouble. Ses paroles deviennent confuses. Il pointe certains invités du doigt et les accuse d'être liés aux meurtres.
Je le prends à part.
Je lui dis qu'il joue avec le feu.
Quelques semaines plus tard, Christian quitte Montréal.
Il croit sa vie menacée.
Il va se réfugier chez notre père, Louis, dans une maison au bout du Deuxième rang Sainte-Cécile, à Saint-Félix-de-Valois.
Il pense y être en sécurité.
Il se trompe.
Quelques jours avant sa mort, je vais le voir.
Nous nous retrouvons sur le balcon de mon père.
Je ne sais toujours pas exactement pourquoi, mais ce soir-là, je ressens le besoin de lui dire quelque chose que les hommes de notre famille ne se disent pas souvent.
Je lui dis que je l'aime.
Nous nous prenons dans les bras.
Nous pleurons tous les deux.
Je ne sais pas encore que ce sera notre dernier véritable moment ensemble.
Le dimanche 19 août 2001, je rentre chez moi.
Le lendemain doit être une grande journée.
Après de longues négociations, je viens de décrocher un poste de directeur général dans une entreprise de divertissement sur Internet.
Sur ma route, je passe près de la maison de mon père.
Christian est là.
Louis aussi.
Je pense m'arrêter.
Une bière pour célébrer.
Puis probablement une deuxième.
Peut-être une troisième.
Je veux être en forme pour ma première journée.
Alors je continue ma route.
C'est une décision parfaitement banale.
Tourner.
Ou ne pas tourner.
S'arrêter.
Ou rentrer chez soi.
Je ne pouvais pas savoir qu'en continuant tout droit, je venais peut-être de sauver ma propre vie.
Et que je laissais derrière moi mon père et mon frère pour la dernière fois.
Lundi 20 août 2001.
Première journée dans mon nouveau poste.
Quelques heures plus tôt, je pensais que ma vie professionnelle commençait enfin à prendre la direction que je voulais.
Je suis avec le président de l'entreprise lorsque mon téléphone sonne.
Ma mère.
Avant même de comprendre ce qu'elle dit, j'entends ses sanglots.
Puis une phrase traverse le téléphone.
« Ils sont morts. »
Christian.
Mon frère.
Louis.
Mon père.
Tous les deux assassinés.
Christian avait 28 ans.
Louis, 56.
Ils ont été retrouvés ligotés.
Les mains attachées dans le dos.
Christian a été battu à coups de bâton de baseball.
Mon père a été étranglé avec un fil électrique.
La maison dans laquelle Christian était venu chercher refuge était devenue une scène de meurtre.
Je quitte Laval immédiatement.
Je veux une seule chose : rejoindre ma mère.
Lorsque j'arrive à Saint-Félix-de-Valois, le rang ne ressemble plus au rang que je connais.
Voitures de police.
Rubans jaunes.
Enquêteurs.
Un énorme poste de commandement de la Sûreté du Québec.
Et des médias.
Partout.
Camions satellites.
Caméras.
Journalistes.
Micros.
Mon père et mon frère viennent de mourir, mais leur histoire appartient déjà à l'espace public.
Elle est devenue un fait divers.
Je retrouve ma mère.
Je la prends dans mes bras.
Puis les policiers m'interrogent.
Où étais-je ?
Quand les avais-je vus pour la dernière fois ?
Qui connaissait Christian ?
Qui pouvait lui en vouloir ?
Je réponds presque mécaniquement.
Je fonctionne.
Je ne sais pas encore que ce réflexe va devenir mon principal mécanisme de survie.
À la sortie, les journalistes attendent.
Mon métier de radio prend le dessus.
Je leur impose une règle.
Une seule déclaration.
Un scrum.
Pas d'entrevues individuelles.
Et surtout : laissez ma mère tranquille.
Pendant quelques minutes, au milieu du chaos, je reprends un peu de contrôle sur une histoire dans laquelle je n'en ai plus aucun.
Quelques jours plus tard viennent les funérailles.
Deux cercueils.
Côte à côte.
Fermés.
Aucun dernier regard.
Après la cérémonie, je rassemble quelques amis de Christian.
Nous achetons de la Labatt Bleue, la bière que mon père et mon frère buvaient.
Puis nous retournons à la maison.
À la scène de crime.
Les traces de violence sont encore là.
Le sang aussi.
Nous entrons.
Nous regardons.
Nous comprenons.
Puis dehors, dans le stationnement, nous levons nos bouteilles.
À Christian.
À Louis.
Un rituel improvisé dans un endroit où aucun rituel ne devrait être nécessaire.
J'ai alors un fils de huit ans.
Samuel.
Je dois porter mon deuil tout en essayant de protéger son enfance.
Je travaille.
Énormément.
Le jour, je bâtis une équipe.
Je prends des décisions.
J'avance.
Je donne l'impression d'être solide.
La nuit, seul dans mon appartement de Laval, tout revient.
Les images.
Les questions.
Les scénarios.
Le travail devient une anesthésie.
Pendant quelque temps, ça fonctionne.
Puis vient la justice.
En 2002, Steve Racine est jugé et condamné.
Le procès m'oblige à replonger dans les détails que j'avais essayé de repousser.
Cette fois, je m'effondre.
Quatre ans plus tard, le 11 janvier 2006, Dominic Corneau est reconnu coupable de quatre meurtres, dont ceux de mon père et de mon frère.
Prison à perpétuité.
Pas de libération conditionnelle avant vingt-cinq ans.
Vingt-cinq ans.
À l'époque, ce nombre paraît immense.
Presque rassurant.
Mais la justice possède son propre calendrier.
Et le deuil n'en possède aucun.
Ma mère, elle, choisit une autre route.
En 2005, elle se rend à Vancouver pour rencontrer Steve Racine en prison.
Justice réparatrice.
Elle veut des réponses que les procès ne peuvent pas lui donner.
Quelques années plus tard, elle entreprend une nouvelle démarche.
Cette fois pour rencontrer Dominic Corneau.
Deux années de préparation.
Puis, en 2014, elle se retrouve face à l'homme condamné pour les meurtres de son mari et de son fils.
Moi, je ne le rencontre pas.
Je continue ma vie.
Ou du moins, c'est ce que je crois.
20 août 2025.
Vingt-quatre ans jour pour jour après les meurtres.
Facebook me présente un souvenir.
Un texte que j'avais publié plusieurs années auparavant sur la mort de mon père et de mon frère.
Je le relis.
Puis je le republie.
Un clic.
Presque machinal.
Quelques heures plus tard, ma mère m'appelle.
Dominic Corneau bénéficie maintenant d'une libération conditionnelle sans escorte.
Soudain, vingt-quatre années disparaissent.
La faille se rouvre.
L'homme qui appartenait jusque-là aux palais de justice, aux dossiers, aux cellules et à mes souvenirs peut maintenant circuler dehors.
Comme moi.
Dans une rue.
Dans un commerce.
Dans un café.
Et une question apparaît.
Une question que ma mère avait affrontée avant moi.
Est-ce que je dois rencontrer l'homme condamné pour les meurtres de mon père et de mon frère ?
Je pourrais lui demander pourquoi.
Je pourrais lui demander ce qui s'est réellement passé dans cette maison.
Je pourrais lui demander ce que Christian savait.
Pourquoi il avait peur.
Pourquoi il avait quitté Montréal.
Pourquoi mon père devait mourir.
Je pourrais essayer de comprendre.
Mais il existe une autre possibilité.
Qu'aucune réponse ne suffise.
Que certaines réponses soient pires que le silence.
Que je me retrouve devant lui et ne ressente rien.
Ou que je ressente tout.
Le 20 août 2026 marque vingt-cinq ans.
Un quart de siècle.
Christian aurait vieilli.
Mon père aussi.
Samuel est devenu un homme.
Et moi, j'ai vécu presque toute une autre vie depuis cet appel.
Pendant longtemps, j'ai cru que mon histoire était celle d'un double meurtre.
Je comprends maintenant que le meurtre n'en est que le point de départ.
La véritable histoire est celle de tout ce qui vient après.
La culpabilité d'avoir continué ma route ce dimanche soir.
Le soulagement d'avoir dit « je t'aime » à mon frère avant sa mort.
Les images qu'on voudrait oublier.
La mémoire qu'on essaie de récupérer.
Une mère qui rencontre les meurtriers.
Un fils qui grandit dans l'ombre d'un crime.
La justice.
Le pardon.
La colère.
Et cette étrange frontière entre survivre et vivre.
C'est là que se trouve ma ligne de faille.
Et vingt-cinq ans plus tard, une question reste ouverte.
Est-ce que je vais le rencontrer ?
Michel Caron